L'histoire d'Aidan

Histoire soumise par: Aidan

« Les gars font face à une stigmatisation qui veut qu’ils n’aient pas de sentiments. »

Je pense avoir pris conscience des symptômes de la dépression pour la première fois en douzième année. Par manque d’information, j’ignorais alors que je vivais une dépression. Aujourd’hui, en contemplant mon passé avec un regard d’adulte, je sais que c’est bien ce que je vivais. Le premier signe fut un manque constant d’intérêt envers les activités que j’avais l’habitude d’aimer.

Je devais avoir six ans quand on a commencé à me demander ce que je voulais faire plus tard. Je répondais que je voulais être architecte et en douzième année, je me dirigeais dans cette voie. Je suivais trois cours d’architecture et je travaillais comme apprenti, faisant un stage non rémunéré dans un cabinet d’architectes. J’ai participé à la compétition de « Compétences Canada », un important événement, et j’ai remporté le titre de champion régional en dessin d’architecture. J’étais assez bon!

C’est dans la seconde moitié de ma dernière année de secondaire que tout s’est effondré. La maltraitance dont j’avais été victime lors de mon enfance et au début de mon adolescence ainsi que les tensions à la maison ont déclenché ma dépression. Après avoir refoulé mes émotions pendant des années, j’ai tout simplement avoué un jour à des amis : « Ma mère me frappe. »

Le plus difficile à expliquer lorsqu’une personne est aux prises avec la dépression, c’est que l’apparence ne reflète pas ce que l’individu ressent. Dans mon cas, tout le monde pensait que j’étais froid, que je n’avais pas de sentiments. Si quelqu’un disait quelque chose de drôle, je n’avais aucune réaction. Ma réaction à un événement triste ou choquant était généralement un manque de réaction. J’étais vraiment déconnecté, parce que je réagissais à l’intérieur mais ces émotions restaient cachées, refusant de se montrer!

Et ça grossissait, de plus en plus, un peu comme un effet boule de neige hors de contrôle, parce que je n’en parlais jamais, je ne savais pas comment. Quand on est tout petit on ne sait pas parler, alors on apprend le langage. On apprend à demander de l’aide pour les petits problèmes du quotidien. Mais avec la maltraitance, la dépression, les problèmes de santé mentale... il se forme une sorte de fossé. En douzième année, j’ignorais comment expliquer aux gens tout ce qui se passait. Et en même temps, je n’avais pas encore vraiment d’équipe de soins dédiée, disons -- il n’y avait personne pour me demander ce qui n’allait pas. Alors j’ai été vraiment coincé pendant plusieurs années.

Les choses s’accumulaient et commençaient à affecter ma vie sociale, mes relations, mon travail, tout. Il y avait comme une force invisible qui m’arrêtait, qui m’empêchait de sortir du lit et quitter la maison.

J’ai vraiment touché le fond à 18 ans, et je ne savais pas vers qui ou quoi me tourner. Je me souviens que je mangeais une tablette de chocolat, et le numéro de Jeunesse, J’écoute était sur l’emballage. J’ai appelé, pas parce que je me suis dit « Oh, Jeunesse, J’écoute! Des intervenants professionnels et un service anonyme! Ils vont m’aider! » Non, c’était juste parce que j’avais vu le mot « écoute ». Je n’avais pas d’attentes particulières au moment de ce premier contact. En fait, je ne voulais même pas appeler tout de suite. Je suis donc allé sur le site Web de Jeunesse, J’écoute et j’ai écrit un message, en me disant : « Hé! Je ne sais pas comment en parler. Je ne parle jamais de mes sentiments. Personne ne me parle de sentiments ». Je me souviens avoir par la suite lu la réponse de l’intervenant, qui faisait preuve d’empathie et de soutien. Ce message m’a poussé à appeler, parce qu’il laissait entendre que peut-être l’équipe de Jeunesse, J’écoute comprenait ma situation.

Suite à mon appel, j’ai reçu un travail à compléter, plutôt simple : faire une liste de cinq choses que j’aimais à propos de moi. Ce fut probablement le devoir le plus difficile que j’avais eu à faire jusque-là.

J’ai fini par appeler de nouveau, car je voulais leur faire part de ma liste. Ça m’a fait me sentir un peu mieux, je ressentais de l’énergie pour la première fois. J’ai rappelé Jeunesse, J’écoute à quelques reprises par la suite, et j’ai été orienté vers un psychologue spécialisé de ma région qui pouvait m’aider. Les intervenants de Jeunesse, J’écoute ont toujours été encourageants dans leur aide pour que je puisse revenir à des relations saines avec moi-même et mon entourage.

J’ai commencé à comprendre qu’une famille n’est pas juste un lien biologique, mais aussi un cercle de personnes qui te soutiennent et sont là pour toi quand ça ne va pas. Je me suis choisi une nouvelle famille, qui comprend des figures maternelles extraordinaires, et j’ai appris à demander de l’aide. J’ai recommencé à avoir une vie sociale. J’ai repris le sport. Je me suis intéressé à nouveau au bateau-dragon, une activité que j’adore!

Et à travers tout cela, c’est-à-dire à chaque étape, les symptômes de la dépression occupaient de moins en moins de place dans ma vie. L’intervenant de Jeunesse, J’écoute a utilisé une métaphore qui résume bien ceci, soit l’exemple du rétroviseur dans une voiture. On ne peut pas faire disparaître nos difficultés et nos épreuves. Il n’y a pas de bouton « Supprimer mes souvenirs et mon passé ». Par contre, on peut parler de nos difficultés et acquérir des compétences pour mieux les gérer, ce qui nous permet d’avancer et fait que la vie continue. Si on regarde dans notre rétroviseur, les défis sont toujours là, mais ils sont vraiment minuscules, ils ne contrôlent plus notre vie et ne prennent plus toute la place. On reprend le contrôle. Pour moi, cette prise de conscience m’a permis de commencer à me rétablir de ma dépression.

Les gars font face à une stigmatisation qui veut qu’ils n’aient pas de sentiments. En fait, nous en avons. C’est juste que la société ne nous permet pas d’en parler trop spontanément. Mais la maladie mentale n’est pas discriminatoire : une dépression est une dépression, quel que soit le sexe. Les gars ne sont pas exclus des systèmes de soutien. Nul n’est une île. Trop de vies sont emportées par le suicide à cause de pensées puissantes comme « Il est trop tard pour moi ».

Quand je vois ces statistiques, je pense à ce qui a été perdu : les idées, les passions, les inspirations, ce que ces personnes auraient pu résoudre, ce qu’elles auraient pu créer. C’est une tragédie.

Quand j’ai commencé à être aux prises avec ces sentiments et émotions, entre seize et dix-huit ans, mes amis étaient les seuls membres de mon équipe et j’ai donc mis beaucoup de poids sur leurs épaules. J’étais déprimé chaque fois que nous sortions, mais ce n’était pas de ma faute (il ne faut pas se blâmer!) Mes amis ont quand même dû supporter beaucoup de choses. La dépression est une maladie, une maladie grave. Mais on peut la traiter. Mes amis ne savaient pas comment réagir, car ils n’étaient pas des experts, c’est-à-dire ni psychologues, ni thérapeutes, ni conseillers.

Il faut s’entourer d’une équipe aux forces multiples. Les amis sont les amis : ils sont bons pour la vie sociale et peuvent contribuer de façon importante au moment de surmonter un problème comme la dépression. Mais quand les choses sont très difficiles,  l’équipe doit comprendre d’autres experts. Ces personnes aux compétences variées peuvent aider de différentes manières. Par exemple, l’équipe peut comporter des mentors, des adultes, ou encore, des profs ou des membres de la communauté. En pouvant compter sur ces différentes personnes dans divers domaines, j’ai libéré mes amis, les laissant à leur rôle d’amis.

Mes amis sont devenus de vrais champions pour moi, parce qu’ils excellent dans leur rôle d’amis, et c’est exactement ce qu’il me fallait. Des invitations comme « Tu viens faire du bateau-dragon avec nous? », « Allons voir un film. » ou « Viens chez moi, on va jouer à des jeux de société. » étaient ce dont j’avais besoin dans le cadre de ma thérapie, parce que la guérison ne se produit pas dans un bureau.

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